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Égypte : Manifestante, manifestante, es-tu vierge ?

Ce billet avait été écrit il y a un mois et proposé à un site de façon spontanée. Il s’est révélé que les politiques relatives aux auteurs spontanés de ce site sont très peu claires. Néanmoins, je tiens à ce billet, donc je le publie, malgré le retard…

Depuis quelques semaines déjà, des sources différentes signalent des traitements humiliants infligés à des manifestantes égyptiennes. En effet, lorsque l’armée avait violemment délogé des manifestants de la Place Tahrir au Caire le 9 mars 2011, au moins 18 femmes ont été arrêtées. Depuis, les témoignages se sont multipliés racontant ces traitements dégradants. Un communiqué d’Amnesty International [anglais] détaillait les tortures subies par les détenues : coups, électrochocs, fouilles corporelles des femmes mises nues pendant que d’autres militaires prenaient des photos. Par la suite, certaines femmes ont été soumises à des tests de virginité.

Les tests de virginité face au droit international

Ces « tests de virginité » constituent, selon le droit international, des violations des droits de l’homme. Ainsi, la dégradation, l’humiliation et l’atteinte à la vie privée qui accompagnent ces tests violent les lois de ce catalogue à la Prévert : la Déclaration universelle des droits de l’homme (articles 2, 5 et 12), la Convention Internationale des droits civils et politiques (article 7), la Convention contre la torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, la Convention sur l’élimination de toute forme de discrimination des femmes ainsi que quelques autres.

La virginité en Égypte

La question qu’on pourrait se poser est : mais qu’est-ce qu’ils ont avec la virginité ? Dans un excellent billet intitulé “Les entraves de la virginité” [anglais], le blogueur égyptien Ahmed Awadalla explique :

Une autre façon de contrôler la sexualité féminine [en plus du contrôle de l’habillement et les mutilations] est la sauvegarde de la virginité. Une pression immense est exercée sur les femmes pour qu’elles restent vierges. La société a établi quelques méthodes pour s’assurer que les femmes le restent jusqu’au mariage.

Ainsi, selon la tradition dukhla baladi persistant dans certains coins ruraux en Égypte, “le sang de l’honneur” est recueilli lors de la nuit de noces par une femme de la famille. Cette personne entoure un doigt de sa main avec un tissu blanc et l’insère dans le vagin de la mariée pour qu’il s’imprègne du sang résultant de la déchirure de l’hymen. Même si cette pratique est largement sur le déclin, d’autres ont pris sa place. Par exemple, la plus populaire est la mise d’un tissu blanc sur le lit sur lequel les nouveaux mariés ont leur premier rapport. La mariée est ensuite censée présenter le tissu maculé du sang virginal à sa famille et à celle de son mari.

Tout ceci est extrêmement contraignant autant pour les femmes que pour les hommes. En fait, cette preuve de virginité est également une preuve de virilité pour l’homme, elle atteste qu’il est “suffisamment homme” pour faire son boulot conjugal. Alors, il se passe quoi si le garçon est tellement nerveux qu’il n’y arrive pas ou encore si l’hymen de la fille ne provoque pas un écoulement de sang conséquent ou … ou … ?

Les cas où ça ne se passe pas comme prévu sont nombreux. Le plus souvent, la mariée est traînée chez un gynécologue qui vérifie que son hymen est intact et – personnellement, je ne vois pas comment – décide si la fille a eu d’autres rapports sexuels par le passé qui auraient pu provoquer la fin de sa virginité. Le résultat est que soit la dignité de la mariée est sauvegardée soit elle est honnie pour toujours, la punition pouvant aller jusqu’à un crime d’honneur.

Enfin, aucun équivalent de ce genre de contrainte à la virginité n’existe pour les hommes créant ainsi un système de valeurs fondamentalement sexiste et biaisé.

Alors, et l’armée dans tout ça ?

Pourquoi donc, pourraient faussement s’étonner certains, si c’est une tradition dans le pays, s’offusquer que l’armée pratique les tests de virginité ? D’abord parce que c’est illégal. Ensuite parce que c’est inhumain. Et enfin parce que c’est absurde.

Qu’est-ce qui est donc arrivé à ces manifestantes arrêtées par l’armée le 9 mars 2011 ? Salwa Hosseini était l’une des premières à témoigner publiquement de ce qui lui est arrivé [arabe, sous-titres en anglais] :

Elle raconte avoir été prise à partie par des hommes en civil et arrêtée par la suite par quelqu’un qu’elle désigne comme colonel qui l’a accusée d’être une prostituée et l’a frappée. Elle a été transférée au Musée des Antiquités qui jouxte la Place Tahrir où on lui a infligé des électrochocs sur les jambes suite à quoi elle a fait une crise de nerfs. Un de ses collègues a tenté de la sortir du pétrin en prétendant être son fiancé, mais les militaires l’ont agressé en lui cassant les 2 bras et l’ont arrêté aussi.

Son récit continue avec la description de la pièce où elle et autres manifestantes ont été conduites : deux portes et une fenêtre grandes ouvertes. L’ordre leur a été intimé de se déshabiller totalement dans ces conditions, ont subi des fouilles au corps par une femme et ont été filmées ainsi.

Le blog Tahrir Diaries a recueilli [en anglais] quelques témoignages d’autres manifestantes.

(extrait temoignage) Une travailleuse sociale de 29 ans raconte comment elle et autres ont été battues et torturées par électrochocs pendant les quelques heures passées dans le Musée. Par la suite, elles ont été transférées dans une prison militaire à Médinat Nasr, une banlieue du Caire, où certaines des manifestantes ont été soumises à des tests de virginité par un homme en blouse blanche et une des gardiennes du prison. Dans les cas où ces tests ne se seraient pas montrés positifs, les femmes ont été accusées de prostitution.

Le Conseil Suprême des forces armées, au pouvoir depuis le départ de l’ex-président Hosni Moubarak le 18 février, avait d’abord nié ces allégations. La version a un peu changé il y a quelques jours lorsqu’un général a confirmé auprès de l’agence presse britannique CNN que certaines manifestantes ont été forcées de subir des tests de virginité. Ce général n’a pas souhaité révéler son identité et a justifié ces traitements dégradants en disant que ces femmes avaient campé sur la Place Tahrir dans des tentes avec des manifestants hommes. De plus, toujours selon le général en question, l’armée aurait voulu éviter d’éventuelles accusations de viol : quoi de plus simple que prouver que ces femmes n’étaient de toute façon pas vierges avant d’être arrêtées. Cette assertion fantaisiste reprend un argument déjà présenté par le passé selon lequel seulement les vierges pourraient être victimes de viol. Comme le souligne le communiqué d’Amnesty International, il s’agit d’une “absurdité légale” : si une femme est victime de viol, qu’elle ait été vierge ou pas ne change rien à l’affaire.

Mais encore ?

Pourquoi est-ce que ce genre de choses se produisent ? Les déclarations incongrues de l’armée ne trompent personne : la sauvegarde de la virginité des manifestantes est le cadet des soucis du Conseil Suprême. Tandis que les femmes étaient présentes aux côtés des hommes lors des 18 jours de la Révolution égyptienne sans que des cas de harcèlement ou agression sexuels soient présents, le volte-face a été très rapide. Le testostérone politique a repris le dessus : on n’entend pas des changements à venir à l’Article 75 de la Constitution, modifié par un « conseil des sages » le 15 février et qui stipule qu’un homme marié à une femme non-égyptienne ne peut être candidat à la présidentielle. Je traduisais il y a quelques semaines un résumé du projet Exploring Taboos qui relatait les agressions subies par les femmes lors de la Marche du 8 mars qui révélait combien le problème des droits des femmes est ancrée dans la vie égyptienne. Les femmes participant à cette démonstration et revendiquant leurs droits ont été traitées d’impies, on les a accusées de chercher à ruiner le pays et saboter ses valeurs.

Le peuple qui a fait la Révolution est mitigé en ce qui concerne la gouvernance opérée par le Conseil Suprême des forces armées depuis la chute de Moubarak : beaucoup ont dénoncé les cours martiales et le simulacre de justice qu’elles constituent. La peur que les valeurs culturelles et traditionnelles soient sérieusement menacées à un point telle que cela provoque la fracture de la société est réelle. Que faire alors si ce n’est appliquer ce qui marche bien parce que très coercitif : la morale.

Comment ne pas s’interroger sur l’utilisation possible par les militaires de ce système “deux poids, deux mesures” des valeurs familiales fondées sur la virginité de la femme pour déstabiliser l’élan démocratique du peuple ? Est-ce qu’une manifestante déclarée non-vierge est un symbole de la dépravation et du non-respect des traditions de la part de ceux et celles qui ont porté la Révolution ?

Au lieu d’entonner la même rengaine sur la difficulté de transition démocratique de notre piédestal paternaliste d’européens, mieux vaut aider les acteurs de la société civile qui se mobilisent tous les jours pour faire aboutir la Révolution personnelle. La réussite de celle-là passe par la compréhension que le rôle d’un gouvernement n’est pas d’associer l’utilisation que ses citoyens font de leurs orifices génitaux et les valeurs politiques qu’ils chérissent.


En bref : l’Égypte modifie les visas touristiques

 Signalé par @AminaM sur Twitter, qui fait référence à l’expérience d’une personne de sa connaissance ayant cherché à obtenir un visa touristique pour l’Égypte. Il apparaît que, à compter du mois de juin, l’Égypte ne délivrera plus que des visas touristiques d’un mois et occasionnellement, de 3 mois. Cette pratique est très différente en comparaison à ce qu’il se passait jusqu’ici : en effet, l’Égypte délivrait des visas touristiques (càd, de résidence non-permanente) d’un an.

Pourquoi ? Apparemment, l’Égypte considère que beaucoup trop de gens bénéficient de visas touristiques de longue durée. Ainsi, en réduisant les durées de ces visas, le gouvernement semble espérer encourager les gens à déposer des demandes de séjour longue durée. Les options seraient : ouvrir un compte dans une banque égyptienne avec un solde d’au moins 50 000 dollars, acheter un bien immobilier (un appartement, par exemple), avoir un contrat de travail,… Et encore, l’option du permis de travail semble compromise, selon @Baraka18 qui signale que le ministre du Travail El Borai a ordonné un arrêt des permis de travail pour toute demande qui ne concerne pas un boulot spécifique. En clair, si vous n’avez pas un contrat précis, aucune chance d’obtenir un visa longue durée.

Ces informations doivent être confirmées par le gouvernement : en effet, il n’y a pas d’annonce officielle à ce sujet. Je ne ferai donc pas de commentaire sur les conséquences d’un tel changement que s’il est confirmé.


« Gaza-strophe » : Paris-strophe…

Si vous n’avez pas entendu parlé de ce film, c’est que vous ne vous intéressez pas assez à la Palestine. Réalisé par Samir Abdallah et Khéridine Mabrouk, « Gaza-strophe » raconte la bande de Gaza après l’opération « Plomb durci » entreprise par Israël dans cette région entre le 27 décembre 2008 et le 18 janvier 2009. J’éviterai les phrases du genre « à voir absolument » ou les envolées lyriques, malvenues et niaises dans le contexte.

Qu’est-ce que « Plomb durci » ? C’est une opération entreprise par Israël à l’encontre du Hamas. Objectif déclaré : arrêter les tirs de roquettes Qassam en direction du territoire israélien ; mettre fin à l’approvisionnement en armes des militants du Hamas. Comment : en bombardant les infrastructures du Hamas, donc la bande de Gaza elle-même, bien sûr. Comme la BBC le rapportait, 3 jours après le début de l’opération, 320 Palestiniens étaient tués, 1400 blessés ; 4 Israéliens ont été tués suite aux tirs de roquettes…

Voici donc qu’au lendemain de la fin de cette guerre de Gaza aux forces totalement disproportionnées, les deux réalisateurs se rendent sur place. La dévastation est reine. Les journalistes n’étaient pas autorisés sur place pendant l’opération, le choc des ruines et de la destruction est encore pire. Si c’était possible que ce soit pire, j’entends. Enfin… Et les gens parlent, racontent l’horreur. Je suis toujours sonnée de voir cet élan de vie chez des gens qui ont tout perdu, qui ont tous enterré qui un enfant, qui un parent, souvent plusieurs membres de la famille.

Et enfin, le film est prêt, il faut le montrer pour montrer cette humanité au monde, à ceux qui assis dans leur fauteuil confortable devant le n-ième show de télé-réalité débilisant ont oublié ou n’ont jamais su ce qu’est la vie. Montrer cette humanité et ce qu’on fait subir aux Palestiniens depuis la création de l’état d’Israël. Alors, on le programme dans différents cinémas.

Bien évidemment, ça s’est passé sans aucun problème… Voici le résumé fait par Samir Abdallah dans un entretien pour Zaman France :

En février de l’année dernière, nous avons sorti une version télévisée que nous avons diffusée sur France Ô, une chaîne du service publique, malgré une tentative de déprogrammation émanant de l’ambassadeur d’Israël à Paris. Ce film est sorti en mars 2011, alors qu’il existe depuis mars 2010. Aucun circuit de distribution n’a osé le prendre en charge. Les grands médias n’en n’ont presque pas parlé. Une salle à Ris Orangis a annulé le débat en ma présence, et à Versailles, le film a été déprogrammé officiellement à cause des événements au Maghreb. Dès qu’Israël est mis en accusation, il y a des blocages, notamment en Europe. Un point réjouissant tout de même : au début, seulement quinze salles avaient accepté de le diffuser dans toute la France, mais au bout d’une semaine, elles étaient quarante à le faire.

Ce n’est pas tout. En mars 2011, le débat devant suivre la projection a été supprimé par l’autorité tutélaire du cinéma d’arts et d’essais d’Evry. En français, par le président de la communauté d’agglomération d’Evry, Manuel Valls, sous prétexte que la ville souhaite éviter la « tension entre les communautés ». En mars aussi, la projection a été supprimée au cinéma « Le Roxane », à Versailles, sans explication.

Voici que les nervis d’extrême-droite commencent leurs pogroms. Le 3 avril 2011 donc, la projection devait avoir lieu à l’Espace Saint-Michel, à Paris, dans le 5e arrondissement. Le récit du directeur du cinéma, M. Claude Gérard, interrogé sur France Culture à propos de l’agression, est très clair :

Une vingtaine d’individus ont tenté de pénétrer dans la salle où était projeté le documentaire afin d’interrompre la séance. Pour y parvenir, ils ont essayé d’enfermer le projectionniste et la caissière derrière la caisse, à l’aide d’un antivol.

Le projectionniste a été blessé dans cette agression. De plus, des tracts traitant les gens venus voir le film d’ « antisémites » ont été laissés sur place par les agresseurs.. Ces tracts ont été clairement signés par la Ligue de Défense Juive. Rebelote le 5 avril : le cinéma la Péniche attaqué par des militants de la même orga, chantant « Israël vivra, ton bateau coulera » et arrachant le drapeau palestinien accroché pour l’évènement. Il y avait quelques voitures de police sur place, mais l’histoire ne dit pas s’il y a eu des interpellations.

Et c’est marrant de voir la LDJ [1] et le BETAR (une autre orga d’extrême-droite sioniste [2]) s’en sortir indemne malgré de nombreuses agressions. Jamais personne n’a été inquiété, comme le détaille cet excellent fil de discussion sur les forums de France 2. Pourtant, la LDJ est même interdite en Israël !

Pour ceux et celles qui n’ont pas vu le film : la version télévisée peut être visionnée ici. Si je ne m’abuse, la totalité du film tel que projeté au cinéma est sur youtube. Et si vous voulez aider à faire cesser ce cauchemar, faites un tour chez les gens de l’AFPS 🙂

 

[1] Voici comment le blog du Monde intitulé « Droites extrêmes » définit la LDJ : « Depuis des années, ce groupe ultra-sioniste aux méthodes violentes prend la défense de tous ceux qui attaquent l’Islam, les musulmans ou plus largement les Arabes. Par ailleurs, une partie de la LDJ s’est rapprochée de Riposte laïque et de sa nébuleuse islamophobe depuis la rentrée. »

[2] Un court entretien avec un ancien du BETAR, sur Altermedia.


A partir de demain, la République ne se voilera plus la face

Demain, le 11 avril 2011, la loi interdisant le port de la burqa dans l’espace public entre en vigueur en France. Après le débat houleux ayant entouré cette loi et la très récente « convention sur la laïcité », que se passera-t-il à partir de demain avec ces quelques centaines de femmes ?

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